•     Elle entra dans la large salle à manger et remarqua que l'Auguste y était déjà installée, seule, au bout de la longue table en bois. Il s'agissait du seul repas qu'Arcane ne passait pas avec le reste des Initiés. Sa mère avait insisté pour qu'elles dînent ensemble chaque jour afin d'entretenir leur relation mère-fille. Elles n'avaient pas de grandes discussions la plupart du temps, et se contentaient de manger en silence, mais Arcane préférait ça au réfectoire bondé et bruyant où mangeaient les Initiés. De plus, Arcane n'était pas du genre à avoir beaucoup d'amis. Elle connaissait toutes les filles de sa classe, et toutes les filles la connaissaient, mais elle n'avait tissé de liens forts avec aucune d'entre elles. En tant que fille de l'Auguste, elle trouvait plus difficile de faire confiance aux gens. La plupart des amies qu’elle avait eut jusqu’ici ne l’avaient approché que pour avoir des faveurs de sa mère.

        Elle s'installa près de l’Auguste, et commença immédiatement à dévorer les plats qui lui faisaient face, sous le regard réprobateur de sa génitrice ainsi que des Mécènes qui les servaient. Ce ne fut que quand elles passèrent au dessert qu'elle ne ralentit pour manger de manière plus correcte. Une bienheureuse coïncidence car ce fut le moment que la Reine choisit pour faire irruption dans la pièce. La mère comme la fille se levèrent prestement pour l'accueillir.

    « Je vous en prie, restez assises. Je ne voulais pas troubler votre dîner. »

        La Reine adressa un magnifique sourire à Arcane et vint la saluer en premier.

    « Comme vous avez grandi et comme vous êtes belle. Votre mère doit être ravie d'avoir une fille aussi intelligente et studieuse. Nous parlions encore de vous ce matin avec mon époux. »

        La jeune fille fit une de ses plus belles courbettes et se rassit à la table. La Reine se dirigea vers l'Auguste, la prit par les épaules et l'embrassa délicatement sur les deux joues.

    « Elaphe, quel plaisir de vous voir. J'espère que je ne vous dérange pas. »

    « Bien sûr que non. Je vous en prie, installez-vous. »

        La Reine s'assit sur la chaise face à Arcane et réajusta sa somptueuse robe de soie. Elle était magnifique. Des perles d'or décoraient ses habits et ses cheveux, et quelques paillettes venaient sublimer son visage. Et ses bijoux, bien que peu nombreux, étaient d'un raffinement sans égal.

    « J'ai assisté à la Contemplation de ce matin, quelle cérémonie extraordinaire. »

        Arcane faillit demander à la Reine pourquoi n'avait-elle pas fait sa Contemplation elle aussi, puisqu'elle trouvait ça si joli. Mais elle se retint. Ce n'était pas une manière pour parler à sa souveraine, et puis elle craignait bien trop les foudres de sa mère.

    « Je vous remercie, Laedris. » répondit celle-ci.

        Il était clair dans sa voix qu'elle cherchait à couper court aux bavardages inutiles. Si la Reine était là, ce n'était certainement pas pour discuter de la pluie et du beau temps. Elle l'interrogea du regard. Après un long soupir, sa majesté se lança.

    « Je dois vous demander un service. Je suis navrée, je ne sais pas vers qui me tourner d'autre, je suis désespérée. »

    « Tout ce que vous désirez, ma Reine. Que puis-je faire pour vous ? »

        Arcane, par politesse fit mine de ne pas écouter la conversation. Elle s'efforça de fixer son dessert et de ne surtout croiser le regard de personne. Ces affaires-là ne la regardaient pas, depuis le temps elle avait appris à se tenir lorsque quelqu'un parlait à sa mère. Chose qu'elle avait appris à son détriment, d'ailleurs.

    « C'est... C'est assez délicat. Je viens vous voir car... »

        La Reine baissa les yeux, elle se mit à tortiller sa robe tandis qu'elle cherchait ses mots. L'Auguste, loin de vouloir la brusquer, la scruta patiemment de ses yeux sombres.

    « C'est mon fils, Alunir. Il a... bientôt 20 ans et... Il n'a toujours pas découvert son Totem. »

        Arcane releva la tête brusquement. Le Prince ? Un Profane ? Elle chercha à croiser le regard de sa mère, en vain. Elle ne pouvait pas autoriser ça, tout de même ! Un membre de la famille royale sans Totem, cela fera un scandale monstrueux.

        L'Auguste n'avait pas bronché. Elle se tenait toujours face à Laedris, les doigts croisés devant sa bouche. Le regard rivé sur son interlocutrice.

        Mais la jeune fille ne la connaissait que trop bien. Elle avait vu ce pincement des lèvres si caractéristique des dizaines de fois. Sa mère bouillait intérieurement. Néanmoins, et à sa grande surprise, elle posa sa main sur l'épaule de la Reine, et s'adressa à elle d'une voix étonnement calme.

    « Vous savez ce que cela signifie... »

    « Mon fils n'est pas un Profane ! Il est juste... distrait. Son père a trouvé son Totem à 19 ans, ce doit être de famille ? »

    « Laedris... Tout ce que je peux vous proposer c'est de prendre votre fils au sein de L'Ordre. Il pourrait faire son Initiation et découvrir son Totem comme les autres. Je vous promets qu'il serait bien traité. »

        Arcane eut un sourire en coin. « Le Prince au sein de L'Ordre, ça c’est bien joué, mère. » Effectivement, avoir un membre de la famille royale au sein de L'Ordre permettrait de remettre la cité à flot en réinstaurant les préceptes d'antan.

    « Hélas, c'est impossible. Il est destiné à monter sur le trône le jour de ses 21 ans. Il n'a pas six ans à consacrer à L'Ordre... »

        Arcane se retint de toutes ses forces pour ne pas crier. Un homme sur le trône ? Mais où allait-on ? Au regard que sa mère avait, elle aussi semblait outrée. La jeune fille fut une fois de plus impressionné par le calme qui régna dans sa voix.

    « Vous savez bien que selon nos préceptes, votre fils doit trouver son Totem par le biais d’une Initiation... Faire autrement serait un sacrilège... »

    « N'est-il pas possible d'écourter la formation ? N'est-ce pas faisable en une seule année ? »

        L'Auguste posa doucement sa main sur celle de la Reine. Elle ne prit pas la peine de répondre à sa question. Elle rapprocha simplement son siège et dit gentiment :

    « Nous allons trouver une solution. Laissez-moi juste peu de temps pour y réfléchir. »

        Sur ces mots, la Reine acquiesça tristement, et quitta la salle en les remerciant.

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  • Chapitre 4 (partie 1)

     

        Elle avait passé une nuit épouvantable. Elle n'avait pas réussi à dormir tellement son ventre était plein à craquer. Elle s'était tournée dans tous les sens, avait regonflé plusieurs fois son oreiller, s'était même fait une décoction de plantes relaxantes, rien n'y avait fait. Elle était restée toute la nuit les yeux grands ouverts, fixés sur le plafond peint du dortoir, où des animaux de toutes sortes formaient la silhouette d'une femme très menue aux longs cheveux flottants et aux yeux brillants comme des étoiles.

        Arcane regarda l'heure. Il était bien trop tôt pour aller manger, mais elle ne tenait pas à rester dans cette chambre une minute de plus. Elle s'habilla à la hâte, enfilant l'uniforme du dimanche comme elle pouvait : une grande robe blanche à multiples froufrous, surmontée par un voile de dentelle. Ce n'était pas le vêtement le plus confortable de la semaine, mais les Initiés étaient obligés de le porter.

        Elle descendit les marches quatre à quatre et se dirigea vers la bibliothèque en réajustant sa robe. Si elle croisait un Mécène avec son voile mal ajusté sur ses épaules, elle risquait de se faire sanctionner. La salle où tous les livres de l'Ordre étaient entreposés se trouvait à l'autre bout du bâtiment. Sur sa route elle ne rencontra que le chat du dortoir. Bien qu'il se dirigea vers elle en réclamant des caresses et en courbant le dos, elle l'ignora complètement et se permit même de lui tirer la langue avec mépris. Quelle atroce boule de poils, celui-là.

        Quelques minutes plus tard, elle ouvrit la porte massive qui donnait sur une des plus grandes salles de l'institut. Une odeur de vieux livres lui emplit immédiatement les narines, mélangée à celle de la poussière et des encens qui brûlaient sur les tables. Les couloirs qu'elle venait de parcourir semblaient soudainement bruyants comparés au silence de mort qui régnait ici. Pas un souffle, pas un chant d'oiseau, pas même le bruit d'une mouche ne se faisaient entendre. Cet endroit inspirait le calme et la tranquillité.

        Elle s'avança parmi les étagères qui montaient jusqu'au plafond, toutes remplies de livres parfaitement ordonnés. Sur certaines se reposaient des échelles à roulettes, permettant d'accéder au manuscrits placés sur les rayons les plus hauts. Le sol était orné d'un parquet impeccable, où étaient gravés des symboles anciens, tandis que le plafond peint se découpait sous la lumière tamisée de lustres gigantesques. Devant elle, des bureaux s’enchaînaient, à perte de vue, tous identiques, tous garnis de la même lampe verte aux dorures ternies.

        Toutes les tables étaient vides. A l'exception d'une seule. Quelques rangs plus loin, une faible lumière révélait la présence d'une personne, penchée sur un vieux bouquin d'une taille considérable. A son approche, le jeune garçon releva la tête. Il fallut quelques secondes à Arcane pour le reconnaître. Son habit était des plus communs, il ne portait ni tenue du dimanche, ni les somptueux vêtements de velours et de soie dans lesquels elle avait eu l'habitude de le voir. En reconnaissant le Prince, Arcane s'arrêta nette. Il ne sembla pas perturbé par sa présence, et se replongea même dans sa lecture. Pas un bonjour, pas une courbette. Rien. Quel mufle.

        Irritée et vexée, elle se dirigea vers lui à grands pas, faisant claquer ses talons sur le parquet. Le jeune homme releva les yeux à nouveau, paniqué par ce vacarme soudain. Elle se glissa à ses côtés, et fort heureuse de provoquer un tel affolement, se pencha vers lui et articula avec insolence :

    « Bien le bonjour, mon Prince. Vous êtes fort matinal ! »

        L'intéressé se tourna vers elle, complètement déconcerté. Il la dévisagea de la tête aux pieds, puis sembla enfin la reconnaître.

    « Oh, pardon, je ne t'avais pas reconnue sous tes froufrous. »

    « Mes fr-... ? Il s'agit de la tenue traditionnelle du dimanche, mon Prince. Et tout le monde ici est prié de la porter. Même la royauté. » cingla-t-elle.

        Certes, elle poussait le bouchon un peu loin en s'adressant à lui sur ce ton. Mais le Prince ne semblait absolument pas se soucier du règlement et cela l'agaçait au plus haut point. Il haussa simplement les épaules, et se replongea dans son livre. Arcane bouillonna de plus belle, et son ton devint encore plus cassant.

    « Quel est ce livre, ô mon Prince, qui vous obsède au point d'oublier vos manières devant une demoiselle de haut rang ? »

        Elle se pencha par-dessus son épaule, mais le jeune homme referma les pages sous son nez, faisant valser au passage un épais nuage de poussière. Lorsqu'il se dissipa, elle se rendit compte que le jeune homme s'était dérobé et qu'il parvenait bientôt au niveau de la porte, le livre sous la main. Arcane le rattrapa en courant.

    « Je suis désolée mais vous ne pouvez pas emporter ce livre ! Il appartient à l'Ordre ! »

    « Je le ramènerai » répondit-il sans s'arrêter.

        Elle se hâta derrière lui, et lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques pas, lui agrippa l'épaule. Il se retourna, agacé. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle ne remarqua que ses yeux étaient cernés, ses épaules avachies, et il avait le teint bien pâle. Mais rien de tout cela ne parvint à émouvoir Arcane, et c'est d'un ton dur et froid qu'elle s'adressa à lui.

    « Votre mère est venue nous voir, la nuit dernière. Il semble que vous ayez quelques... problèmes. »

    « Rien qui ne te concerne. Toi, ta mère, ou l’Ordre. » répondit-il sur le même ton.

    « Cela nous concerne de très près, bien au contraire. Il est hors de question qu'Ametis soit gouverné par un Profane. »

        Le garçon ne répondit pas. Il lui lança un regard qui se voulait peu amical, lui offrit sa courbette la plus minable, et tourna les talons.

        Fulminante, elle retourna dans la bibliothèque, où elle était venue en premier lieu pour avoir la paix. Étrangement, la salle ne paraissait plus emprunte de la même quiétude. La jeune fille se dirigea directement vers la section Histoire d'Ametis, et passa sa matinée à essayer de se concentrer sur les différentes castes de l'Ordre.

        Peu de temps avant le petit déjeuner, Astelle vint la rejoindre à son bureau. Arcane, qui était complètement plongée dans ses manuscrits, mit une minute ou deux à s'apercevoir de sa présence. Elle était vêtue de la même tenue extravagante qu'elle, à ceci près qu'elle avait, en plus, orné sa chevelure d'un voile blanc en dentelle. Comme si la robe et la cape n'étaient pas assez burlesques à son goût. Arcane remarqua une fois de plus que ces habits blancs faisaient ressortir à merveille ses superbes cheveux noirs de jais.

    « Depuis quand es-tu là ? Je me suis levée avant tout le monde dans le dortoir et tu étais déjà partie. »

        Arcane grogna. Elle referma son ouvrage de manière las.

    « Cinq heure ce matin, probablement. Le soleil n'était pas encore levé. »

        Sa camarade acquiesça. Elle prit son manuscrit et lit le titre à voix haute.

    « De l'Auguste au Profane, par Alma Liten. Je vois que tu t'amuses beaucoup. »

    « Ne rigole pas, j'ai passé ma matinée dessus... » grommela Arcane.

    « Mais qu'est-ce que tu fais avec ce livre ? En deux mot c'est très simple : l'Auguste toute puissante, puis en dessous, les Maîtres acariâtres, puis les Mécènes super ennuyeux, ensuite les Initiés -c'est à dire nous- puis les Adeptes qui servent à rien, et tout en bas, les Profanes, que tout le monde déteste. C'est du programme de première année ! Qu'est-ce que tu veux savoir de plus ? »

        Arcane lui reprit doucement le livre, s'adossa lascivement à sa chaise et fixa la couverture du manuscrit.

    « Je crois tout simplement que je cherche ma place... »

        Astelle poussa un long soupir, puis lui donna une petite tape sur l'épaule.

    « Aller viens, on va manger. J'ai la dalle. »

        Arcane reprit ses manuels et les rangea sur l'étagère. C'est à ce moment qu'elle vit l'emplacement qui restait vide. Plusieurs gros livres d'archive numérotés selon leurs années se suivaient, mais le dernier manquait à l'appel. Avant de quitter la bibliothèque, Arcane s'arrêta auprès de l'archiviste et lui indiqua que le dernier manuscrit de Contemplations d'Initiés manquait à l'appel. Sous le regard interrogateur de son amie, elle raconta brièvement son entrevue avec le Prince, ainsi que son emprunt non autorisé.

    « Il va avoir de gros problèmes, s'il ne le ramène pas. » conclut Astelle.

        Arcane et elle passèrent très vite à un autre sujet bien plus intéressant tout en se dirigeant vers le réfectoire : qu'il y aurait-il à manger ce matin ?

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  •     La journée était passée avec une lenteur extrême, et Arcane commença à piquer du nez peu avant le dîner. Elle décida donc d'aller prendre une douche pour se réveiller, et ainsi tenir jusqu'au soir.

        Les douches de L'Ordre étaient un long couloir de porcelaine de plusieurs mètres de long, des cascades d'eau tombaient çà et là, dans un vacarme assourdissant. Quelques dômes de céramique trônaient à intervalles irréguliers, refuge très appréciable pour l'intimité des plus pudiques comme elle. Elle se dirigea donc à bonne allure vers l'un d'eux et déposa sa serviette dans un des hublots qui laissait passer la lumière. De l'autre côté, un groupe d'Initiées se détendaient tranquillement dans le grand bain. Leur discussion parvint jusqu'aux oreilles d'Arcane, sans qu'elle ne cherche à écouter. Arcane commença sa toilette sans trop se soucier d'elles.

    « J'ai entendu des Mécènes parler, cet après-midi. Il paraît que ce n'était pas la première fois. » dit une première voix tout bas.

    « Oui, apparemment des Adeptes avaient déjà réussi à entrer dans le bâtiment il y a quelques années. En revanche, ils n'avaient jamais réussi à aller aussi loin qu'hier soir. » répondit une seconde voix.

    « Une faille dans la sécurité des Mécènes, à mon avis. » fit une troisième voix, venant du bord du dôme d'Arcane.

    « J'ai eu très peur quand ils sont entrés dans le réfectoire ! Tu as vu comment ils ont arraché les voiles des élèves ? »

        Arcane, maintenant très attentive, se rapprocha du hublot tout en s’assurant de ne pas être vue.

    « De vrai barbares, oui ! Ils devraient être reniés par l'Ordre sur-le-champ. »

    « Ne vous en faites pas, à mon avis après leur arrestation les Mécènes se sont immédiatement occupés d'eux. »

        Quelques secondes s'écoulèrent, où aucune des Initiées ne parla. On n’entendait que les remous du grand bain et la cascade d'eau qui s'écoulait dans le dôme où Arcane se douchait. La voix la plus craintive des trois s'éleva à nouveau.

    « Qu'est-ce qu'ils voulaient, à votre avis ? »

    « Ils sont simplement jaloux de l'éducation que nous recevons. Les gens du bas-peuple feraient tout pour être à notre place. »

        Un nouveau silence s'installa. Silence dans lequel Arcane finit de se rincer, et essora ses cheveux. Elle sortit de son dôme et se dirigea vers la sortie sans plus se soucier des trois jeunes filles. Toute son attention était rivée sur ce qu'elle venait d'entendre. Elle se demanda pourquoi Astelle ne lui en avait pas parlé de la journée. Elle était avec l'Auguste quand l’incident était arrivé. Était-elle au courant ? Quel sort avait-on réservé à ces criminels ?

        Tant de questions se bousculaient dans sa tête, tandis qu'elle se changeait pour le dîner. Le dimanche soir, elle et sa mère ne mangeaient pas ensemble. Toutes deux devaient souper avec le reste des membres de l'Ordre, dans le réfectoire. Le dimanche était toujours un jour spécial, surtout en cette période de l'année. On y faisait l'éloge de la Grande Mère, et à la fin du repas était annoncé les événements à venir durant la semaine. En l'occurrence les Contemplations des Initiés. A cette pensée, les épaules d'Arcane tombèrent. Elle traîna des pieds jusqu'au réfectoire. Du bout du couloir on pouvait déjà entendre un vacarme assourdissant provenant de la large pièce. Elle passa la porte et grimaça devant tant d'agitation. La salle était très grande, et toutes conversations résonnaient bruyamment sr ses parois en marbre. Le réfectoire ressemblait à une salle de bal avec des tables en bois au centre. De fins piliers en pierre soutenaient des voûtes qui parsemaient le plafond. Les fenêtres étaient longues et fines, et ne laissaient passer qu’un fin rayon de lumière. Le sol était damé, comportant quelques signes aléatoires incompréhensibles sur des carreaux çà et là. Il y avait une trentaine de tables dans la salle, toute bondées d'Initiés agités. Elles n'étaient pas très spacieuses, elles ne pouvaient accueillir qu'une demi-douzaine de personnes, bien tassées. Les plats circulaient déjà entre les tables, apportés par des Mécènes en tablier. Arcane vit au loin Astelle lui faire de grands gestes, et vint s'asseoir près d'elle.

    « J'ai entendu dire qu'il y avait eu une attaque hier soir. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé ? » demanda-t-elle avant même de jeter un œil aux plats.

    « Je pensais que tu étais déjà au courant... Et puis j’ai pensé que tu avais assez de soucis comme ça. » répondit-elle nonchalamment en se servant une large assiette.

        Tout le monde à la table avait arrêté de manger pour observer Arcane. Astelle lui adressa un regard gêné.

    « Il paraît que tu n'as pas le droit de passer ta Contemplation... »

        Arcane voulut démentir mais les Maîtres et l'Auguste entrèrent dans la salle à ce moment-là, et tout le monde se leva en signe de respect. Lorsque la dernière chaise en bois finit de racler le carrelage, un silence de mort s'installa autour d'eux. Les regards des femmes parcoururent la salle et les visages autour d'elles. Puis le groupe monta l'escalier de pierre qui menait au seul balcon de la salle, qui surplombait les Initiés de quelques mètres. L'une des Maîtres s'avança au bord du balcon et, accompagnée d'une douce musique, se mit à chanter. Peu après, les Initiés et les Maîtres se joignirent à son chant dans une chorale mélodieuse. La chanson résonna gracieusement contre les murs de pierre, et les échos virent accompagner en canon les notes de l'assemblée. L'hymne de l'Ordre, ode à la Grande Mère, sonnait comme une parfaite symphonie récitée en chœur par l'ensemble des membres de l'Ordre. Le chant transporta les cœurs de chacun, et se finit dans un mutisme extraordinaire, laissant le temps aux derniers échos de se propager dans la salle. Lorsqu'il n'y eut plus un seul bruit, l'Auguste s'avança à son tour. Pour la soirée elle s’était enveloppée dans de longs voiles bleus et verts, qui traînaient longuement derrière elle et allaient gracieusement se poser sur les marches de l'escalier. Ses cheveux d'ors étaient montés au-dessus de son visage et quelques baguettes étonnement longues venaient soutenir son chignon et par la même parer sa coiffure de quelques perles dorées. Elle avait coloré ses paupières et ses lèvres des mêmes couleurs. Arcane se demanda combien de temps elle avait pris pour se préparer avant de venir faire son annonce. L'Auguste déplia souplement un parchemin et le posa devant ses yeux. Elle lut à voix haute.

    « En cette fin de semaine, je viens vous annoncer les événements à venir dans les prochains jours. Mercredi midi dans la salle de Contemplation se tiendra la cérémonie de l'Illumination à laquelle vous êtes tous conviés. Ensuite jeudi après-midi, les Initiées de sexe féminin sont appelées à venir célébrer le début de l'été dans les Jardins de la Curiosité. Un banquet des plus formels y sera tenu, aussi vous êtes priées de venir habillées très élégamment, avec les tenues qui vous seront distribuées. La Reine sera présente, donc je compte sur vous, mesdemoiselles. Puis samedi soir se tiendra la Consécration, où tous les Initiés de sixième année auront l'honneur d'assister. »

        Arcane, qui jusqu'à présent avait des étoiles dans les yeux à l'idée de tant de célébrations, perdit immédiatement son sourire. Elle espérait réellement que sa mère avait trouvé une solution concernant sa Contemplation.

    « A présent je vais appeler les noms des personnes convoquées au Soliclaire des Maîtres pour ces prochains jours. »

        C'était la dernière semaine pour passer sa Contemplation pour cette année, si elle n'était pas sur cette liste, c'était fichu pour elle. Le nom d'Astelle fut appelé, et sa camarade bondit de joie sur sa chaise, faisant au passage voler ses longs cheveux noirs de jais. Elle passerait sa cérémonie le jeudi. D'autres noms furent appelés, chaque fois accompagné d'un cri de joie ou d'angoisse par l'intéressé.

        L'Auguste replia son parchemin. Elle n'avait pas appelé Arcane. Les camarades assis à sa table la dévisagèrent tous. Elle était devenue très pâle, elle avait du mal à respirer, et ses mains commençaient à trembler. Sur le balcon, sa mère continuait son discours, souhaitant bonne chance à chacun. Mais la jeune fille ne l'entendait pas. Les sons autour d'elle devinrent sourds. Elle ne sentit même pas la petite tape de compassion d'Astelle sur son épaule. Le monde semblait s'écrouler autour d'elle. Elle allait tomber, elle allait s'évanouir. Comment était-ce possible ? Elle était la fille de l'Auguste, et elle ne pouvait pas passer sa Contemplation. Comment les Maîtres pouvaient-elles lui faire ça ? De toute l'histoire de l'Ordre, ce cas de figure n'était-il jamais arrivé ?

        Alors qu'elle fixait ses genoux, le dos voûté et les doigts entremêlés, quelque chose vint se poser sous ses yeux. Une longue feuille blanche rectangulaire. Elle mit quelques secondes à comprendre qu'il s'agissait d'une enveloppe. Un des Mécènes avait dû la poser sur ses cuisses en passant. Elle prit la lettre entre ses mains, à nouveau pleine d'espoir. Relevant la tête, elle chercha le regard de sa mère, qui s'adressait encore à la salle. A présent, l'Auguste la fixait, affichant un demi-sourire.

        Arcane ouvrit la lettre. A l'intérieur, en lettres d'or était inscrits quelques mots à son attention. Elle les lit attentivement.

        Puis referma la lettre.

        Elle était convoquée au Soliclaire demain matin, à la première heure.

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  •     Les mains tremblantes, elle réajusta un pli sur sa longue robe rouge et or. La taille était trop serrée, et le drapé bien trop long. La convocation spontanée du Conseil avait été tellement inattendue qu'elle avait dû emprunter l'une des robes de cérémonie de sa mère, elle n'avait pas pu en faire coudre une à sa taille. Le message, reçu hier soir, l'informait que les Maîtres avaient demandé à la voir au lever du soleil dans le Soliclaire, la salle sacrée des Maîtres où les Initiés étaient reçus pour entamer leur Contemplation. Le Soliclaire était connu pour être la pièce la plus belle du bâtiment, et Arcane mourrait d'envie d'en juger par elle-même. Mais par-dessus tout, elle était impatiente de savoir quand est-ce qu'elle allait enfin passer Mécène: son premier pas vers le statut d'Auguste.

        Des murmures commencèrent à se faire entendre de l'autre côté de la porte. Les Maîtres se mettaient en place pour l'accueillir. L'antichambre dans laquelle elle se tenait était très étroite, et pas très agréable à regarder. Les murs étaient faits d'un bois qui n'était ni décoré ni vernis, le sol n'était pas droit, et on pouvait voir que le carrelage était décoloré là où Arcane se tenait. Quelques toiles d'araignées en plus et on aurait pu croire au placard d'un manoir hanté.

        De plus en plus de bruit se faisait entendre dans le Soliclaire, et la jeune fille sentit son pouls s'accélérer. Sa respiration se fit saccadée, ses mains cherchèrent où se positionner. Elle ne savait plus quelle posture adopter.

        La porte s'ouvrit devant elle.

        Sa première pensée fut que le Soliclaire était réellement magnifique. Il baignait dans une clarté éblouissante, dispensée par le puits de lumière qui perçait le plafond. Les rayons du soleil venaient se poser sur les murs et le sol turquoises de la pièce. La pièce paraissait vieille, elle avait certainement été plus impressionnante il y a quelques centaines d'années. Mais sa taille et son architecture laissaient sans voix. C'était une large salle de plusieurs mètres de diamètre, où des gradins en pierre étaient disposés en amphithéâtre, grimpant le long des murs. Des centaines de sièges étaient disposés en cercle, tous tournés vers le centre, et ornés de matériaux rares et précieux. Les rangs les plus hauts étaient partiellement détruits et tombaient en ruine. Les surplombant, une large fresque s'étalait sur les murs jusqu'au plafond. Elle avait dû représenter quelque chose il y a longtemps, mais les couleurs avaient quasiment disparu, aspirées par le soleil. Au centre de ce théâtre se trouvait un trou béant menant vers un gouffre immense et sombre, qui dénotait complètement avec l'ambiance lumineuse et sacrée de la chambre. Le siège destiné à l'Initié trônait en son centre sur une plate-forme suspendue au milieu du vide, reliée à l'entrée uniquement par un fragile ponton en pierre. Le passage était extrêmement marqué par le temps, les motifs qui l'avaient décoré jadis n'étaient presque plus visibles.

        Arcane fit quelques pas et s'arrêta avant le pont de pierre. Impossible de voir le fond du gouffre. Elle n'avait jamais eu peur du vide, mais l'idée de devoir rejoindre le siège au centre du Soliclaire l'angoissait sérieusement. Sans compter que le passage paraissait vieux et partait en morceaux à plusieurs endroits. Elle releva les yeux. Parmi la vingtaine de Maîtres présentes, l'Auguste se tenait sur un siège plus grand que les autres, précisément en face d'elle. Elle lui fit signe d'avancer du doigt.

        Hésitante mais déterminée à ne pas montrer sa peur, Arcane avança d'un pas décidé jusqu'au siège qui lui était destiné. Elle s'y assise en essayant de ne pas regarder en bas, les yeux rivés sur ceux de sa mère. Elle aussi, ne la lâchait pas du regard. Arcane remarqua qu'une ombre d'inquiétude semblait être tombée sur son visage.

        Ce ne fut pas elle qui prit la parole, l'une des Maître se leva sur sa droite. Elle était certainement la plus âgée de l'assemblée. Des tatouages parsemaient ses mains, ses bras, mais aussi son cou ridé et le bout de son menton. Elle articula lentement, d'une voix calleuse :

    « Bienvenue Arcane. »

        L'intéressée fit sa plus jolie courbette, puis s'assit à l'invitation de la vieille femme.

    « Pour commencer, nous voulons te féliciter. Tu es notre Initiée la plus prometteuse, tes résultats sont les meilleurs que nous ayons eu depuis la Contemplation de ta mère, Elaphe. Tout le monde ici sait que tu es brillante et que tu ferais très certainement une excellente Auguste. »

        Un long sourire étira les lèvres de la jeune fille, elle pencha la tête en signe de reconnaissance et se tourna vers sa mère dans l'espoir de lire de la fierté dans son regard. A sa grande surprise, elle ne put y lire qu'une profonde appréhension. Le Maître continua :

    « Malheureusement, et comme tu dois certainement déjà en avoir conscience, ton cas nous pose problème. Voilà des générations que le titre d'Auguste ne s'est pas transmis d'une mère à sa fille. Généralement, l'Initiée la plus méritante est choisie, et n'a aucun lien de sang avec l'Auguste actuel afin qu'il n'y ait pas de favoritisme. Seule l'Initiée la plus douée et la plus méritante peut prétendre au titre d'héritière de l'Auguste. Et la dernière fois qu'un scénario semblable s'est montré c'était il y a presque quatre cent ans. »

    « Quelle solution les Maîtres avaient-elles trouvé à cette époque ? » demanda Arcane.

        Le Maître se racla la gorge d'un air soucieux.

    « D'après les écrits que nous avons trouvé, l'Auguste à cette époque est morte soudainement et de manière inexpliquée... »

        Un silence de mort suivit sa phrase. Arcane lança un regard terrifié à son interlocutrice.

    « Tu comprends donc que nous sommes confrontées à un problème. Aucun manuscrit ne nous a donné de solution satisfaisante. Aussi, nous avons dû prendre une décision par nous-même. »

        La jeune fille se redressa dans son siège, plus attentive que jamais.

    « Arcane, nous ne pouvons pas t'autoriser à passer ta Contemplation. »

        Comme un boulet de canon, l'annonce vint frapper la jeune fille en plein dans les tripes. En étant convoquée ici, elle avait pensé que les Maîtres avaient changé d'avis. Mais non, cela aurait été trop beau, trop facile. La nouvelle vint alourdir ses épaules et sa tête, et elle sentit des larmes de rage lui monter aux yeux. Mais pour rien au monde elle ne montrerait à quel point cela l'affectait, elle ne ferait pas ce plaisir à ces harpies. Elle demanda froidement :

    « Je suis la meilleure Initiée depuis des années, vous l'avez dit vous-mêmes. Je surpasse les autres de loin, je suis la seule qui puisse prétendre à ce titre. Qui d'autre pourrait prendre la place d'Auguste ? »

        Les Maîtres s'échangèrent des regards gênés. Une autre femme, sur sa gauche se leva. Celle-ci avait des symboles qui parcouraient entièrement ses bras et traçaient une ligne de son front à ses lèvres. Quelque chose de familier dans son regard interpella Arcane, mais elle n'y prêta pas plus attention que ça. Elle prit la parole à la place de sa consœur.

    « Il y a peu d'Initiées qui arrivent au niveau requis. Naturellement, nous donnerons le titre à la seconde meilleure Initiée de L'Ordre. La jeune Leonil ferait une parfaite Auguste. »

        Arcane lança un regard qui se voulait peu amical à la Maître qui venait de s'adresser à elle. Maintenant elle comprenait mieux ce qui l'avait marqué en voyant ses yeux. Il s'agissait des mêmes que cette peste de Leonil. Il devait s'agir de sa mère, elle en aurait mis sa main à couper. Elle se leva furieusement. Cette harpie devait être bien contente que sa fille soit soudainement la favorite pour succéder à l'Auguste. Elle allait crier toute sa haine et sa colère, quand un vrombissement survint de la porte derrière elle. Grande ouverte, elle laissait apparaître une silhouette familière mais peu amicale. La peau sombre, les cheveux gris en bataille et les yeux brumeux et fatigués. Même à cette distance, Arcane reconnu le Prince immédiatement. Mais que faisait-il là ?

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  •     La voix d'un Maître vint répondre à sa question silencieuse.

    « Merci d'avoir répondu à notre invitation, mon Prince. »

        Le jeune homme lui répondit par un hochement de tête, mais n'ouvrit pas la bouche. Il commença à s'avancer pour traverser le pont de pierre, mais les exclamations choquées des Maîtres l'arrêtèrent dans son mouvement. L'une d'elle se leva, et s'adressa à lui avec un ton faussement respectueux et moqueur.

    « Navrée mon Prince, mais les Profanes ne sont pas admis dans le Soliclaire. Ce serait un sacrilège de vous faire entrer, et pour cela nous devons vous demander d'assister à cette réunion depuis la porte. »

        Malgré la dizaine de mètres qui les séparaient, Arcane pu entendre la Prince grincer des dents d'agacement. Il lança un regard meurtrier aux Maîtres mais ne dit rien, et recula de quelques pas pour se repositionner dans l'antichambre. Le Maître qui menait la cérémonie se leva à nouveau et se tourna vers Arcane, qui était toujours debout devant son siège.

    « Comme nous disions Arcane, nous ne pouvons t'autoriser à passer ta Contemplation. Mais elle, le peut. »

        Le Maître montra la gigantesque fresque qui parcourait le mur de la salle, une gracieuse figure maternelle aux longs cheveux roux et aux yeux en cristal, qui entourait de ses bras plusieurs autres individus plus petits. L'Entité.

    « Tu nous as prouvé que tu étais la meilleure de nos Initiées. A présent tu vas devoir convaincre l'Entité elle-même que tu es méritante. »

        Arcane quitta la fresque des yeux pour adresser un regard interrogateur au Maître qui lui faisait face.

    « Que vais-je devoir faire pour prouver ma valeur ? » demanda-t-elle, soucieuse.

        Son interlocutrice fit un geste ample vers l'Auguste, signe que c'était à elle de parler. Celle-ci sembla hésiter un long moment, puis elle se leva à son tour.

    « Arcane, les Maîtres et moi-même avons convenu que nous t'attribuerions une mission sacrée, que tu devras accomplir au nom de l'Ordre. Si tu réussis, les Maîtres te laisseront faire ta Contemplation, puis suivre la formation pour devenir mon héritière. »

        Elle remit nerveusement une perle sur sa coiffe, et poursuivit :

    « Ta mission sera d'aider le jeune Prince Alunir à trouver son Totem. »

        Arcane retomba sur sa chaise, éberluée. Derrière elle, le Prince émit un cri de mécontentement mais personne n'y prêta attention. Tandis que la jeune fille essayait de mettre de l'ordre dans ses pensées, sa mère poursuivit.

    « Naturellement, le Prince n'a pas six années à passer au sein de l'Ordre, il faut donc trouver une solution plus rapide. Nous comptons sur toi pour qu'il trouve son Totem avant de monter sur le trône. Bien sûr, tout cela en respectant les principes de l'Ordre. »

        Maintenant c'était sûr, elle ne passerait jamais sa Contemplation, et elle ne serait jamais Auguste. Les Maîtres avaient trouvé une manière brillante de se débarrasser d'elle à jamais. Elle n'en revenait pas. Comment pouvaient-elles lui faire ça ? Et plus important encore, comment sa propre mère pouvait-elle lui faire ça ?

    « C-comment suis-je sensée accomplir ce... miracle ? » demanda fébrilement Arcane.

    « Bien évidemment tu auras le droit de consulter tous les manuscrits de l'Ordre, et nous te donnerons également l'accès aux archives des Maîtres. Mais comprends bien que c'est exceptionnel, c'est uniquement car il s'agit d'un cas d'urg-... »

        Elle fut brusquement interrompue par un bruit assourdissant venant de l'autre bout de la salle. Le Prince avait claqué la porte de toutes ses forces, et traversait à présent le pont de pierre à grande enjambées. Très vite, il rejoint la plate-forme sur laquelle Arcane se tenait, et s'adressa à l'assemblée d'une voix enragée et impétueuse.

    « Il me semble que la moindre des choses aurait été de me concerter avant de prendre une telle décision ! Comment osez-vous manigancer derrière mon dos de la sorte ? Je suis le Prince, j'ai mon mot à dire dans cette histoire ! »

        Loin de l'écouter, les Maîtres le dévisageaient comme s'il s'agissait d'un fantôme. Il avait osé entrer dans le Soliclaire, lui, un Profane. Incapables de parler, incapables de protester, les Maîtres restaient là, figées et scandalisées. Le sacrilège que le Prince venait de commettre mettait Arcane hors d'elle, mais la satisfaction de voir ces vieilles harpies dans tous leurs états était bien plus grande, et un sourire vint tirer ses lèvres malgré elle.

    « Il est hors de question qu'une organisation archaïque comme la vôtre décide de ce que je dois être ou non ! » continua-t-il, hors de lui. « Que j'ai un Totem ou non ne vous regarde pas ! Et ce n'est pas à vous de juger qui montera sur le trône après ma mère. Je serai votre roi, et que cela vous plaise ou non ! Et vous devrez toutes vous plier aux ordres d'un Profane ! »

        Un grondement assourdissant vint soudainement interrompre le Prince, qui recula brutalement. Arcane sursauta sur son siège et se recroquevilla sur elle-même. Le hurlement sourd venait de l'un des Maîtres qui se trouvait face à eux. Sous sa robe et ses voiles maintenant en lambeaux, elle avait grandi d'un mètre, et grossit d'une centaine de kilos. Sa peau était devenue une fourrure sombre, sa bouche s'était transformée en une mâchoire géante et mortelle. Et ses yeux avaient laissé place à deux billes plus noires que la nuit. Ce qu'il restait de sa robe tomba de son dos et vint se poser sous ses pattes griffues. A nouveau calme, mais toujours menaçante, l'ourse dévisagea Arcane et le Prince en silence.

    « Sortez. » articula-t-elle entre ses crocs.

        Personne ne bougea, en dehors des deux adolescents qui quittèrent le Soliclaire sans un mot. Le cœur battant encore la chamade, ils fermèrent doucement la porte derrière eux et empruntèrent le couloir qui les mènerait au cloître. Ils marchèrent côte à côte pendant un moment, les yeux rivés sur leurs chaussures.

        Quand ils arrivèrent au bout du couloir, Arcane dit enfin :

    « C'est la première fois que je vois quelqu'un utiliser son Totem... »

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