• Chapitre 4 (partie 1)

    Chapitre 4 (partie 1)

     

        Elle avait passé une nuit épouvantable. Elle n'avait pas réussi à dormir tellement son ventre était plein à craquer. Elle s'était tournée dans tous les sens, avait regonflé plusieurs fois son oreiller, s'était même fait une décoction de plantes relaxantes, rien n'y avait fait. Elle était restée toute la nuit les yeux grands ouverts, fixés sur le plafond peint du dortoir, où des animaux de toutes sortes formaient la silhouette d'une femme très menue aux longs cheveux flottants et aux yeux brillants comme des étoiles.

        Arcane regarda l'heure. Il était bien trop tôt pour aller manger, mais elle ne tenait pas à rester dans cette chambre une minute de plus. Elle s'habilla à la hâte, enfilant l'uniforme du dimanche comme elle pouvait : une grande robe blanche à multiples froufrous, surmontée par un voile de dentelle. Ce n'était pas le vêtement le plus confortable de la semaine, mais les Initiés étaient obligés de le porter.

        Elle descendit les marches quatre à quatre et se dirigea vers la bibliothèque en réajustant sa robe. Si elle croisait un Mécène avec son voile mal ajusté sur ses épaules, elle risquait de se faire sanctionner. La salle où tous les livres de l'Ordre étaient entreposés se trouvait à l'autre bout du bâtiment. Sur sa route elle ne rencontra que le chat du dortoir. Bien qu'il se dirigea vers elle en réclamant des caresses et en courbant le dos, elle l'ignora complètement et se permit même de lui tirer la langue avec mépris. Quelle atroce boule de poils, celui-là.

        Quelques minutes plus tard, elle ouvrit la porte massive qui donnait sur une des plus grandes salles de l'institut. Une odeur de vieux livres lui emplit immédiatement les narines, mélangée à celle de la poussière et des encens qui brûlaient sur les tables. Les couloirs qu'elle venait de parcourir semblaient soudainement bruyants comparés au silence de mort qui régnait ici. Pas un souffle, pas un chant d'oiseau, pas même le bruit d'une mouche ne se faisaient entendre. Cet endroit inspirait le calme et la tranquillité.

        Elle s'avança parmi les étagères qui montaient jusqu'au plafond, toutes remplies de livres parfaitement ordonnés. Sur certaines se reposaient des échelles à roulettes, permettant d'accéder au manuscrits placés sur les rayons les plus hauts. Le sol était orné d'un parquet impeccable, où étaient gravés des symboles anciens, tandis que le plafond peint se découpait sous la lumière tamisée de lustres gigantesques. Devant elle, des bureaux s’enchaînaient, à perte de vue, tous identiques, tous garnis de la même lampe verte aux dorures ternies.

        Toutes les tables étaient vides. A l'exception d'une seule. Quelques rangs plus loin, une faible lumière révélait la présence d'une personne, penchée sur un vieux bouquin d'une taille considérable. A son approche, le jeune garçon releva la tête. Il fallut quelques secondes à Arcane pour le reconnaître. Son habit était des plus communs, il ne portait ni tenue du dimanche, ni les somptueux vêtements de velours et de soie dans lesquels elle avait eu l'habitude de le voir. En reconnaissant le Prince, Arcane s'arrêta nette. Il ne sembla pas perturbé par sa présence, et se replongea même dans sa lecture. Pas un bonjour, pas une courbette. Rien. Quel mufle.

        Irritée et vexée, elle se dirigea vers lui à grands pas, faisant claquer ses talons sur le parquet. Le jeune homme releva les yeux à nouveau, paniqué par ce vacarme soudain. Elle se glissa à ses côtés, et fort heureuse de provoquer un tel affolement, se pencha vers lui et articula avec insolence :

    « Bien le bonjour, mon Prince. Vous êtes fort matinal ! »

        L'intéressé se tourna vers elle, complètement déconcerté. Il la dévisagea de la tête aux pieds, puis sembla enfin la reconnaître.

    « Oh, pardon, je ne t'avais pas reconnue sous tes froufrous. »

    « Mes fr-... ? Il s'agit de la tenue traditionnelle du dimanche, mon Prince. Et tout le monde ici est prié de la porter. Même la royauté. » cingla-t-elle.

        Certes, elle poussait le bouchon un peu loin en s'adressant à lui sur ce ton. Mais le Prince ne semblait absolument pas se soucier du règlement et cela l'agaçait au plus haut point. Il haussa simplement les épaules, et se replongea dans son livre. Arcane bouillonna de plus belle, et son ton devint encore plus cassant.

    « Quel est ce livre, ô mon Prince, qui vous obsède au point d'oublier vos manières devant une demoiselle de haut rang ? »

        Elle se pencha par-dessus son épaule, mais le jeune homme referma les pages sous son nez, faisant valser au passage un épais nuage de poussière. Lorsqu'il se dissipa, elle se rendit compte que le jeune homme s'était dérobé et qu'il parvenait bientôt au niveau de la porte, le livre sous la main. Arcane le rattrapa en courant.

    « Je suis désolée mais vous ne pouvez pas emporter ce livre ! Il appartient à l'Ordre ! »

    « Je le ramènerai » répondit-il sans s'arrêter.

        Elle se hâta derrière lui, et lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques pas, lui agrippa l'épaule. Il se retourna, agacé. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle ne remarqua que ses yeux étaient cernés, ses épaules avachies, et il avait le teint bien pâle. Mais rien de tout cela ne parvint à émouvoir Arcane, et c'est d'un ton dur et froid qu'elle s'adressa à lui.

    « Votre mère est venue nous voir, la nuit dernière. Il semble que vous ayez quelques... problèmes. »

    « Rien qui ne te concerne. Toi, ta mère, ou l’Ordre. » répondit-il sur le même ton.

    « Cela nous concerne de très près, bien au contraire. Il est hors de question qu'Ametis soit gouverné par un Profane. »

        Le garçon ne répondit pas. Il lui lança un regard qui se voulait peu amical, lui offrit sa courbette la plus minable, et tourna les talons.

        Fulminante, elle retourna dans la bibliothèque, où elle était venue en premier lieu pour avoir la paix. Étrangement, la salle ne paraissait plus emprunte de la même quiétude. La jeune fille se dirigea directement vers la section Histoire d'Ametis, et passa sa matinée à essayer de se concentrer sur les différentes castes de l'Ordre.

        Peu de temps avant le petit déjeuner, Astelle vint la rejoindre à son bureau. Arcane, qui était complètement plongée dans ses manuscrits, mit une minute ou deux à s'apercevoir de sa présence. Elle était vêtue de la même tenue extravagante qu'elle, à ceci près qu'elle avait, en plus, orné sa chevelure d'un voile blanc en dentelle. Comme si la robe et la cape n'étaient pas assez burlesques à son goût. Arcane remarqua une fois de plus que ces habits blancs faisaient ressortir à merveille ses superbes cheveux noirs de jais.

    « Depuis quand es-tu là ? Je me suis levée avant tout le monde dans le dortoir et tu étais déjà partie. »

        Arcane grogna. Elle referma son ouvrage de manière las.

    « Cinq heure ce matin, probablement. Le soleil n'était pas encore levé. »

        Sa camarade acquiesça. Elle prit son manuscrit et lit le titre à voix haute.

    « De l'Auguste au Profane, par Alma Liten. Je vois que tu t'amuses beaucoup. »

    « Ne rigole pas, j'ai passé ma matinée dessus... » grommela Arcane.

    « Mais qu'est-ce que tu fais avec ce livre ? En deux mot c'est très simple : l'Auguste toute puissante, puis en dessous, les Maîtres acariâtres, puis les Mécènes super ennuyeux, ensuite les Initiés -c'est à dire nous- puis les Adeptes qui servent à rien, et tout en bas, les Profanes, que tout le monde déteste. C'est du programme de première année ! Qu'est-ce que tu veux savoir de plus ? »

        Arcane lui reprit doucement le livre, s'adossa lascivement à sa chaise et fixa la couverture du manuscrit.

    « Je crois tout simplement que je cherche ma place... »

        Astelle poussa un long soupir, puis lui donna une petite tape sur l'épaule.

    « Aller viens, on va manger. J'ai la dalle. »

        Arcane reprit ses manuels et les rangea sur l'étagère. C'est à ce moment qu'elle vit l'emplacement qui restait vide. Plusieurs gros livres d'archive numérotés selon leurs années se suivaient, mais le dernier manquait à l'appel. Avant de quitter la bibliothèque, Arcane s'arrêta auprès de l'archiviste et lui indiqua que le dernier manuscrit de Contemplations d'Initiés manquait à l'appel. Sous le regard interrogateur de son amie, elle raconta brièvement son entrevue avec le Prince, ainsi que son emprunt non autorisé.

    « Il va avoir de gros problèmes, s'il ne le ramène pas. » conclut Astelle.

        Arcane et elle passèrent très vite à un autre sujet bien plus intéressant tout en se dirigeant vers le réfectoire : qu'il y aurait-il à manger ce matin ?

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